Et si la femme était (aussi) l'avenir du Droit ?

27 août 2020

7 min

Christiane Féral-Schuhl
Christiane Féral-Schuhl, Présidente du Conseil National des Barreaux, et première femme à être élue à cette fonction, incarne le féminisme d'aujourd'hui. Portrait d'une grande dame du droit français.

Pour les grandes figures féminines du droit français dont nous avons dressé le portrait, le droit est une arme pour rétablir l’équilibre entre les hommes et les femmes. En effet, contrairement aux autres sciences, qui sont descriptives, le droit est une discipline prescriptive, dont la fin est la justice et l’utilité sociale (P. Amselek, « La part de la science dans les activités des juristes », D., 1997, chron. pp. 337-342.).

 

C’est pourquoi, pour toute femme qui se dit féministe et juriste, la question se pose de déterminer les conditions et les modalités de cet équilibre entre les sexes. Nous avons vu que pour Yvette Roudy, par exemple, le féminisme était une forme de racisme. Gisèle Halimi et Jeanne Chauvin, quant à elles, étaient mues par la conviction profonde qu’il est injuste d’établir des distinctions sociales et juridiques défavorables aux femmes. Pour Olympe de Gouges, il était évident que la femme est un homme comme les autres. Simone Veil a défendu son projet de loi en faveur de l’avortement en adoptant une position à la fois pragmatique et humaniste.

 

Cette position, pragmatique et humaniste, c’est également celle que Christiane Féral-Schuhl, Présidente du Conseil National des Barreaux, a adoptée. Avocate spécialisée dans le droit des nouvelles technologies, deuxième femme élue bâtonnier du barreau de Paris, après Dominique de La Garanderie, première femme Présidente du CNB, Christiane Féral-Schuhl, qui a siégé en tant que personnalité qualifiée au Haut Conseil de l’égalité entre les femmes et les hommes, oeuvre depuis des années pour améliorer le sort des avocates.

 

Soucieuse de partager son expérience, elle n'hésite pas à confier les raisons de son engagement : « Je n’ai jamais fait de plan de carrière. Occuper ces fonctions était un moyen de réaliser et de concrétiser des projets, car cela permet de faire avancer les réflexions. Lorsqu’on est élue, c’est une chance et une responsabilité. Chaque minute est importante parce qu’on peut faire bouger les lignes. » Quand on lui demande si elle a été confrontée à des difficultés spécifiques en tant que femme, elle répond : « Non, car je ne me suis jamais arrêtée à certains propos. On a pu dire “bâtonnier de Paris, est-ce que ce n’est pas une charge trop lourde pour une femme ?”. Même si cela est choquant, je ne m’y suis jamais arrêtée. »

 

Son engagement en faveur des femmes, désormais profondément ancré dans ses convictions, a été tardif. « Il est vrai que quand j’étais stagiaire, j’étais affectée aux recherches, alors que les stagiaires hommes avaient des dossiers, raconte-t-elle. Mais la conséquence a été simple : je suis partie. Ma prise de conscience est née postérieurement, pas sur le moment. »

 

Ses premières expériences l’ont néanmoins profondément marquée, et ont déterminé les modalités de son action en faveur des femmes. Elle raconte : « J’ai découvert les difficultés auxquelles les femmes avocates sont confrontées lors de ma campagne pour le bâtonnat. Auparavant, je n’avais jamais eu le sentiment qu’être une femme empêchait de faire des choses. Mais quand je me suis présentée au bâtonnat, j’ai découvert que beaucoup de jeunes avocates rencontrent des difficultés au quotidien. C’est à partir de ce constat que j’ai intégré cela dans mon programme.

 

Dans le cadre de cette campagne, j’ai organisé un échange filmé avec Gisèle Halimi, Dominique de La Garanderie, et Geneviève Augendre, qui a joué un rôle dans ma réflexion et ma prise de conscience. »

 

Un engagement profondément ancré

Sa première action en faveur des femmes a été déterminée par sa propre expérience en tant que jeune avocate : « Quand j’ai créé mon cabinet, je me suis installée avec trois femmes, ce qui était déjà hors des clous. Une des premières questions qui s’est posée était de savoir ce que nous allions mettre sur notre plaque. Après nos noms disposés par ordre alphabétique, mes trois associées ont voulu inscrire “avocates à la cour”, au féminin. Moi j’étais la seule à ne pas le vouloir, car ce n’était pas autorisé par notre règlement intérieur. En souvenir de cet évènement, la première décision que j’ai prise en tant que bâtonnier a été d’inscrire “avocate” dans notre règlement intérieur, en 2012. »

 

Christiane Féral-Schuhl croit profondément à la force des symboles : c’est pourquoi, lorsqu’elle a été élue bâtonnier, en 2012, elle a célébré pour la première fois la journée de la femme avec la banderole de 600m2 étendue sur le Palais de Justice, sur laquelle était inscrit : « Et si la femme était (aussi) l’avenir du Droit ? »

 

La maison des avocats a été également transformée pour l’occasion en maison des avocates. Plus de 600 avocates ont participé à des ateliers sur des thèmes rarement abordés, comme la conciliation vie privée/vie professionnelle, la rencontre de la culture et du droit, la place des femmes dans les conseils d’administration…

 

En 2013, elle a tenu à rendre hommage à des femmes avocates qui avaient fait bouger les lignes, comme Gisèle Halimi, Christine Lagarde, Hillary Clinton avec la publication d’un recueil de portraits, Ces Femmes qui portent la robe.

 

Des actions concrètes pour améliorer le sort des avocates

Mais les symboles ne font pas tout. C’est pourquoi Christiane Féral-Schuhl multiplie les actions concrètes pour soutenir les avocates et faire changer les mentalités. Parmi les très nombreuses initiatives, il y a la présentation de la Charte des collaborateurs, par lesquels des cabinets s'engagent à tenir compte des spécificités des collaboratrices, en accordant une période d’immunité de deux mois au retour du congé maternité, ainsi que la création d’une assurance perte de collaboration. « Promouvoir l’égalité, c’est faire progresser notre profession toute entière, dit-elle. Il ne s’agit pas seulement d’une remise à niveau, mais de faire en sorte que notre organisation professionnelle subsiste sur des bases plus justes, plus équitables et plus loyales. C’est pourquoi l’égalité femme-homme constitue pour nous un enjeu de première importance. »

 

Pour concrétiser cette égalité, lors de son mandat de bâtonnier, elle a contribué à mettre en place plusieurs actions, comme des ateliers thématiques sur la parité, les disparités de revenus, l’abandon d’un tiers des femmes de la profession dans les dix années qui suivent la prestation de serment, ainsi que les difficultés des femmes à être associées. Sous son impulsion, l’ordre des avocats du barreau de Paris est devenu le fer de lance de cette question, en signant le pacte du laboratoire de l’égalité et en organisant un colloque sur le thème « Avocates, partez à la conquête des mandats. »

 

C’est au sein de l’ordre qu’a été créé l’observatoire de l’égalité, qui a produit deux rapports, avec comme objectif de mesurer les écarts entre les hommes et les femmes au sein du barreau, d’analyser les évolutions et de sensibiliser la profession sur cette question. Une commission de l’égalité professionnelle a également vu le jour, dans le but de faire bouger les lignes, assortie d’une feuille de route précise, prévoyant d’impulser et de mettre en oeuvre la politique de l’égalité au sein du barreau, d’être force d’alerte et de proposition sur le sujet, de publier les informations statistiques de l’observatoire, et d’élaborer des modules de formation pour sensibiliser les avocats.

 

En tant que Présidente du Conseil National des Barreaux, Christiane Féral-Schuhl a continué son action en faveur des femmes : le CNB a célébré la journée du 8 mars pour la première fois en 2018, avec comme thème « briser le plafond de verre ». En 2019, le thème était celui de l’Éthiopie, premier État d’Afrique à adopter un gouvernement entièrement paritaire, et dirigée par une Présidente. Christiane Féral-Schuhl est allée à sa rencontre (voir la vidéo en cliquant sur ce lien : Sahle-Work Zewde, Présidente de la République d’Éthiopie, un espoir pour tout le continent). Convaincue de l’effet bénéfique de quotas, elle explique : « C’est en imposant la parité qu’il est possible de faire avancer les sujets. »

 

En 2020, elle a organisé une journée sur les femmes et le numérique, car selon elle, « il faut inciter les femmes et les avocates pour qu’elles s’investissent dans les algorithmes qui préfigurent le monde de demain, afin d’éviter la création de biais algorithmiques défavorables. »

 

La liste de ses actions est longue : « Pour la première fois, je suis intervenue à la séance plénière du Women Forum qui s’est tenue à Paris ; nous avons également un partenariat avec le Think Tank Égalité, pour lequel le 16 septembre je plaiderai à l’ONU sur les quotas de femmes dans les conseils d’administration. Pendant longtemps j’ai pensé qu’il ne fallait pas de quotas, mais aujourd’hui je reconnais que c’est ce qui permet de faire avancer les choses. Nous avons également inscrit les principes d’égalité et de non-discrimination à l’article 1 du règlement national de la profession, et nous soutenons le combat de Nasrin Sotoudeh avec une banderole et une pétition qui vient de recueillir les 500 000 signatures. »

 

Enfin, a été créée la journée du droit dans les collèges, en partenariat avec l’Éducation nationale. C’est ainsi que désormais, chaque année, le 4 octobre, des avocats vont à la rencontre des élèves de 5e. En 2019 le thème était l’égalité homme-femme. Christiane Féral-Schuhl raconte : « Moi-même je suis allée dans un collège agricole, près de Caen. J’ai compris qu’il y avait encore du chemin à faire, car à la question “est-ce que l’égalité existe chez vous ?”, les réponses étaient “oui, maman s’occupe du ménage et papa regarde la télé”. »

 

L'importance de la solidarité entre femmes

La cause des femmes avance grâce à la solidarité et à l’exemplarité. « Les portraits de femmes (Ces femmes qui portent la robe) avaient pour vocation d’évoquer des personnes qui avaient fait bouger les lignes. Mais après Christine Lagarde, Hillary Clinton, Shirin Ebadi… j’ai été à cours de noms. C’est ainsi qu’en cherchant des personnes, j’ai découvert beaucoup d’anonymes qui faisaient un travail fantastique. Cela m’a permis de mettre en avant des femmes que je ne connaissais pas, comme Valdenia Paulino par exemple. C’est important de les faire connaître, de les mettre en lumière. Cela donne de l’énergie. Le plus beau compliment que m’a fait l’une de ces femmes venues à l’occasion du 8 mars, c’est lorsqu’elle m’a fait part de ses réticences à venir, dès lors complètement balayées : lorsque les autres avocates ont fait part de leurs difficultés, elle a mesuré à quel point il était important d’avancer et d’être solidaires.

 

La solidarité entre les femmes est fondamentale. L’un des points sur lequel je n’ai pas réussi à convaincre mes consoeurs quand j’étais bâtonnier, je voulais mettre en place un système de tutorat, afin que les membres du conseil de l’ordre prennent sous leur aile deux jeunes avocates afin de les conseiller et de les aider à s’orienter. Il y a forcément des moments dans une vie professionnelle où l’on se pose des questions, on ne peut pas toujours en parler avec ses collègues, soit parce qu’elles sont associées et qu’il n’est pas de bon ton de partager ses états d’âme, soit parce qu’elles sont de la même génération et sont en concurrence. Moi-même j’ai eu deux filleules dans la profession, que j’ai pu orienter. »

 

Elle précise : « Il ne faut pas se mettre soi-même en lumière, mais en revanche, il faut, en tant que femme, être attentive à ce que font les autres, et ne pas hésiter à les mettre en avant. »

 

Mais mettre en avant les autres ne veut pas dire s’effacer. Christiane Féral-Schuhl raconte : « Quand j’étais candidate au bâtonnat, j’ai été confrontée à une réflexion qui m’a laissée rêveuse. Il y avait une autre femme candidate et j’ai été agressée par plusieurs femmes qui considéraient que je manquais de solidarité dans le fait de me présenter. J’étais interloquée car leur propos consistait à dire : “Vous ne pouvez pas vous présenter, car il y a déjà une femme qui est en course et il faut être solidaire avec elle.” Je leur ai répondu que cela n’était pas de la solidarité. Le meilleur moyen de faire en sorte qu’une femme soit élue, c’est que plusieurs femmes se présentent. Cela ne viendrait même pas à l’idée d’un homme de demander l’autorisation aux autres hommes de se présenter. »

 

Plus de doute, la femme est bien l’avenir du Droit.

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Éloïse Haddad Mimoun

Docteure en droit et diplômée de l'Essec, Eloïse est responsable des contenus chez Predictice.

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