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Cabinets d’avocats : comment s’organiser à l’heure du télétravail ?

11 octobre 2021

7 min

Jean-François Puget
Jean-François Puget, associé chez CVS et vice-président du think tank Entreprise et progrès, évoque l’impact du télétravail sur l’organisation des entreprises et notamment les cabinets d’avocats.

Pourriez-vous vous présenter en quelques mots s’il vous plaît ?

Avocat au barreau de Paris depuis 1991, je suis associé du cabinet Cornet Vincent Ségurel, que j’ai intégré il y a maintenant 25 ans après une expérience de quelques années avec d’anciens collaborateurs de Jean-Louis Borloo. Je suis originaire de Nantes, issu d'une famille d'avocats depuis quatre générations. Mon arrière-grand-père Alexandre Vincent, le premier de la lignée (il y en a eu trois de suite), a prêté serment avant 1900. 

 

J'ai une activité notamment en restructuring et contentieux des affaires. Je suis intéressé par les enjeux et l’organisation des entreprises, ayant eu la chance de bénéficier de l’exemple d’un père chef d’entreprise et d’une double formation droit/école de commerce qui m’a été bien utile, notamment dans les dossiers de restructuring, mais également pour participer à la direction collégiale du cabinet et à son développement. Cornet Vincent Ségurel compte aujourd’hui près de 260 personnes dont 190 avocats sur six bureaux. Cornet Vincent Ségurel est membre d'Entreprise et Progrès, dont je suis un des vice-présidents. 

 

Je suis donc un avocat, chef d'entreprise.

 

 

Est-ce que vous pouvez nous en dire un peu plus sur Entreprise et Progrès?

Entreprise et Progrès est un think tank créé à l'origine par Antoine Riboud et François Dalle, dirigeants de L'Oréal et de Danone, qui étaient un peu le poil à gratter du Conseil national du patronat français, après mai 68. L'objectif était de promouvoir des idées novatrices en termes d’organisation des entreprises, notamment la participation des salariés. D’ailleurs, il est intéressant de constater que beaucoup de thèmes d’actualité et de débat sur l’organisation des entreprises et notamment du travail avaient été déjà été identifiés il y a cinquante ans.

 

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Avec la pandémie de Covid-19, le télétravail - lorsqu’il était possible - est devenu le principe. Le nouveau protocole sanitaire supprime désormais la jauge hebdomadaire minimale pour le télétravail. Dans quelle mesure, selon vous, les entreprises vont-elle retrouver leur organisation d’avant ?

Je ne crois pas que l’on reviendra à la situation antérieure, le mouvement est à mes yeux définitif. Cette crise a en réalité servi d’accélérateur pour une mutation qui était en germe depuis plusieurs années. 

 

Les salariés, les équipes, les secrétaires, collaborateurs, associés, tout le monde a pris le pli du télétravail et a adapté son travail en conséquence. On ne reviendra pas en arrière.

 

Cette évolution du travail a été permise par la mutation technologique. Il y a dix ans, il était impossible de travailler de manière vraiment efficace, en restant à la fois chez soi et connecté avec son équipe et ses clients. Désormais, c’est possible.

 

 

Il est probable que nous resterons sur un système d'organisation du travail hybride. Après, ce sera une question de degré, à définir au sein de chaque entreprise, chaque cabinet, chaque équipe.

 

L’entreprise est-elle en voie de devenir un concept dématérialisé ?

Je n'aime pas trop ce concept d’entreprise dématérialisé qui serait hors-sol et principalement numérique alors que chez Cornet Vincent Ségurel, l'humain est au cœur de notre projet. Le numérique joue un rôle important, mais finalement accessoire. Un cabinet d’avocats est une entreprise dont les actifs sont avant tout les personnes qui le composent et ce n’est pas une formule de style de le dire, c’est la clé pour construire un développement pérenne.

 

En revanche, nous utilisons effectivement de plus en plus les outils numériques pour l’exercice quotidien de nos activités, notamment pour communiquer à distance. Aujourd'hui, on se parle par vidéoconférence, avant on utilisait les e-mails, les traitements de texte, les machines à écrire et mon arrière-grand-père devait écrire ses conclusions à la main….

 

Pour autant, quand on relit les écrits de ces avocats d’il y a même cent ans, il est frappant de constater que l’intelligence, la finesse d’esprit et du raisonnement qui constituent le cœur de notre métier étaient identiques, même si les moyens techniques pour l’exprimer étaient différents.

 

Au final, la réussite d'une entreprise, a fortiori une entreprise de services comme un cabinet d'avocats, c'est la qualité des femmes et des hommes qui portent le projet, la manière de les conduire, de leur donner une énergie, une direction. Le reste, ce ne sont que des investissements, des outils.

 

Évoquons la question du siège social. La notion renvoie à une idée de localisation géographique qui semble peu compatible avec celle du télétravail. Comment va évoluer le rôle du siège social, selon vous ?

Ce rôle dépendra de la culture de l'entreprise. Certaines entreprises, très centralisées, voudront le rester et, d'une certaine manière, l'imposeront à leurs salariés. À l'opposé, d'autres entreprises ont déjà travaillé à une décentralisation du siège social qui assure en réalité des fonctions d'animateur de réseau. Chez Cornet Vincent Ségurel, notre siège statutaire est à Nantes mais nos six bureaux regroupent des équipes très décentralisées et autonomes qui travaillent en réseau avec les autres bureaux.

 

Lorsqu'on évoque le siège social, on évoque également la question des bureaux et le rôle qu’ils vont continuer à jouer. Sur ce point, il me semble qu’il y a trois niveaux d’appréciation.

 

Tout d’abord, les femmes et les hommes ont besoin de se rencontrer pour stimuler leur créativité. L'intelligence collective est quand même plus productive lorsque les personnes se retrouvent dans la même salle. De même la formation, notamment la formation des jeunes, pose problème à distance. Ainsi, le siège social, les bureaux garderont à mon avis un rôle stratégique 

 

En revanche, la production peut gagner à se faire en télétravail. Cela permet d'instruire un dossier sans être dérangé. Bien évidemment, cette souplesse n’est pas la même si l’entreprise est une entreprise de services ou une entreprise industrielle, on ne peut pas emmener une usine chez soi.

 

Le troisième point, c'est que la révolution numérique est définitive. Jusqu'à présent, un certain nombre d'avocats n'avaient pas pris conscience du fait que les investissements numériques sont indispensables pour notre activité. Avec cette crise, je pense que tous les avocats ont compris que pour des raisons d'efficacité et de sécurité numérique, l'investissement numérique est indispensable et que notre bureau est physique mais aussi numérique.

 

La question de l'organisation des équipes autour du télétravail et le rôle des bureaux est un sujet d’actualité pour les cabinets d'avocats en ce moment comme dans toutes les entreprises, alors que l’activité est soutenue. Chez Cornet Vincent Ségurel, la place du télétravail était différente pendant la crise selon les bureaux et les équipes. C’est pourquoi comme dans d'autres entreprises, nous sommes en train de nous interroger pour trouver la meilleure organisation, la plus juste également. Je suis confiant, nous allons trouver des équilibres. Personnellement, je pense que la règle devrait être de ne pas fixer de règle globale et de laisser chacun trouver le bon dosage au niveau de chaque équipe.

 

Je ne crois pas à la verticalité des organisations. Je pense qu'il faut lâcher les énergies et laisser les gens se responsabiliser même si parfois, il est nécessaire de rappeler comme un arbitre les limites du terrain : le meilleur service pour nos clients et le respect de nos valeurs.

 

 

Les chiffres semblent vous donner raison. En effet, les employeurs avaient peur que le télétravail entraîne un désengagement des salariés, mais on s'est vite rendu compte que c'était le contraire. Le problème qui se pose n'est pas le désengagement, mais le burn-out. D'ailleurs, certaines entreprises ont adopté comme mode d'organisation le flex-office. Qu'est-ce que cela vous inspire ?

 

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Il est vrai que chez Cornet Vincent Ségurel, à un moment donné, seuls 25 % des effectifs étaient au cabinet. Forcément, des bureaux aussi vides, cela incite à la réflexion. Il est évident que si des espaces importants demeuraient durablement inutilisés, ce serait le devoir des chefs d'entreprise de les optimiser rapidement. C'est du bon sens. Après, comment le faire de manière intelligente ? Est-ce qu'il faut réduire les espaces de manière immédiate et massive en imposant aux gens une organisation contraignante ? 

 

Je pense qu'il faut plutôt se donner le temps de la réflexion. Les cabinets d’affaires ont traversé la crise avec finalement une bonne activité et l’année 2021 est en forte en croissance pour beaucoup de cabinets. Il faudrait s’appuyer sur cette croissance qui va nécessiter de nouveaux postes de travail au bureau, pour utiliser les espaces de manière plus intelligente entre ceux qui sont en présentiel et en télétravail.

 

Personnellement, je préfère le nomadisme à l'open space. En effet, ce dernier pose des problèmes de confidentialité. Lorsqu'on doit féliciter un collaborateur, j’essaye toujours de le faire en public. En revanche, lorsqu'il faut faire un point personnel sur des axes d’amélioration, il vaut mieux être discret. Ainsi, même si le flex-office présente beaucoup de contraintes, il me semble préférable à l'open space, même s’il est vrai que des salles de réunion permettent de se voir de manière confidentielle.

 

Vous êtes chef d'entreprise. Comment manage-t-on une entreprise dans laquelle les salariés sont en télétravail ?

Un cabinet, c'est une entreprise très particulière rassemblant des avocats qui, dans les gènes, ont cet esprit d’indépendance. Je ne suis pas sûr que le terme de manager convienne. Un cabinet d'avocats comme Cornet Vincent Ségurel ne fonctionne pas avec une autorité verticale. En vérité, le dirigeant n'impose pas grand-chose. Il doit expliquer, montrer la voie, donner l’exemple et essayer d’anticiper les difficultés pour avoir le temps de faire passer les bons messages afin que les équipes puissent pivoter sans heurt.

 

C'est pourquoi l'apparition du télétravail ne change pas fondamentalement la donne, il s'agit plutôt d'une source de complexité supplémentaire.

 

Chez Cornet Vincent Ségurel, nos équipes étaient déjà autonomes. C'est ainsi que les choses doivent à mon sens se passer dans une entreprise « dématérialisée » - osons le mot !, où les équipes travaillent à distance.

 

Chez Entreprise et Progrès, nous avons remarqué que le meilleur management, c'était « loin des yeux, près du cœur » : plus les gens sont loin, plus il faut être proche d'eux pour éviter qu'ils ne se perdent. C'est pourquoi il faut encourager le management de proximité : ainsi, un associé qui a une équipe importante devra s’impliquer avec attention dans le suivi des collaborateurs à distance et s'appuyer aussi sur des collaborateurs seniors pour encadrer les plus jeunes.

 

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Vous avez évoqué le rôle fondamental des nouvelles technologies dans la dématérialisation de l'entreprise. Le télétravail n'est possible que grâce au développement de la visioconférence. Mais cette dématérialisation, en tout cas de l'accès à ces nouvelles technologies, n'est pas simple : elle a un coût ; de plus, il existe une inégalité entre les régions car dans certaines, le réseau n'est pas très bon. Que pensez-vous de cette inégalité entre les entreprises ?

Vous faites vibrer une corde sensible pour moi, puisque je suis originaire de Nantes. Je suis très sensible à la question du développement des régions, c'est d’ailleurs tout le projet de notre cabinet, qui est multi-régional. Nous avons des bureaux à Bordeaux, Lille Lyon, Nantes, Paris et Rennes.

 

Il est exact que beaucoup de territoires en France sont des zones noires avec des connexions mauvaises. Cela signifie que dans ces territoires le télétravail est juste un concept, parce qu'il ne peut pas être exercé efficacement.

 

Les politiques ont une lourde responsabilité pour ne pas avoir fait le nécessaire. Je vois néanmoins que les choses sont en train d'évoluer : la fibre commence à arriver dans les campagnes reculées. Il s'agit d'un enjeu stratégique pour la France. Il y a des réserves de puissance économique considérables encore insuffisamment exploitées. Il y a des régions où l'immobilier vaut six fois moins cher qu'en Île-de-France et où on peut parfaitement exercer son travail à condition d'avoir une bonne connexion. Nous avons également les TGV qui rayonnent et qui permettent d'aller vite d'un bout à l'autre du territoire.

 

Il y a donc un vrai enjeu technologique qui est en réalité un enjeu politique.

 

En ce qui concerne le coût technologique, c'est à mon sens un sujet secondaire. En effet, lorsqu'on rapporte le coût technologique du package mis à disposition d'un avocat au chiffre d'affaires qu'il peut réaliser, cela représente un coût annuel qui est faible. Ne pas investir est une erreur, il faut penser en retour sur investissement.

 

En conclusion, je dirais que le développement du numérique constitue une occasion formidable. On peut organiser son temps de travail de manière différente, ce qui était impossible il y a trente ans, mais c’est comme toute chose : il faut trouver les bons équilibres. Pour un cabinet multi-régional comme le nôtre, faire fonctionner six bureaux ensemble représentait un challenge beaucoup plus difficile et compliqué sans ces outils de connexion à distance. Désormais, cela devient plus facile même si conduire des équipes reste un sujet toujours subtil et complexe !

 

Nous vivons une période de mutation passionnante, comme la profession que j’ai la chance d’exercer chaque jour depuis trente ans sans jamais connaître l’ennui !

 

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Éloïse Haddad Mimoun

Docteure en droit et diplômée de l'Essec, Eloïse est responsable des contenus chez Predictice.

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