J. Giusti : Certains me désignent comme le grand frère des legaltechs

17 novembre 2020

5 min

Jérôme Giusti
Créateur des legaltechs Jurismatic, Fast Arbitre, Droitdirect.fr, et fondateur d'Avotech, Me Jérôme Giusti nous raconte son parcours d'avocat entrepreneur et humaniste.

Pouvez-vous nous décrire votre parcours d’avocat créateur de legaltech s’il vous plaît ?

Je suis avocat depuis 23 ans. J'ai toujours travaillé dans la propriété intellectuelle et le numérique, j’ai donc toujours été sensible aux questions d'innovation. Je conseille des clients qui travaillent dans le domaine du numérique depuis les années 90. J'ai d'abord travaillé dans des grands cabinets internationaux, puis, en 2007, j'ai cofondé le cabinet 11.100.34 Avocats associés, précurseur dans le conseil aux start-ups. Il s'agissait du premier cabinet d'avocats parisien à avoir une offre spécifique à destination de ces entreprises. J'ai donc encore plus baigné dans cette culture de l'innovation technologique.

 

C'est ainsi que très rapidement, il nous est apparu à moi et mes associés qu'il y avait un gap générationnel et culturel entre nos clients et nous-mêmes.

 

À plus de 30 ans, nous étions déjà out en quelque sorte, puisque nous n'avions pas été formés pendant nos études à d'autres matières que le droit. C'est malheureusement encore la même chose aujourd'hui. Il fallait que nous répondions d'un point de vue opérationnel à leurs demandes de dossiers partagés, de visio-conférences... De plus, ces clients avaient besoin de conseils pratiques, et avaient une culture de l'oral très développée.

 

Voilà ce qui nous a obligés, face à cette clientèle jeune de digital natives, de nous poser la question : comment répondre à leurs demandes de façon plus opérationnelle et plus intuitive? De plus, en termes de communication, on ne pouvait pas se dire avocat des start-ups et être encore à l'âge de pierre ! Cela nous a obligés à intégrer très rapidement une culture et une pratique plus souples et modernes.

 

En 2015, nous avons lancé un projet, une sorte de ballon d'essai : nous avons constaté qu’après avoir été longtemps seuls sur le marché, nous avons été concurrencés par certaines legaltechs. Ces dernières proposaient des formules avec des contrats qui permettaient, en répondant à des questions, d'avoir un contrat formaté rapidement et très peu cher. Nous, nous faisions encore des contrats à la main, « à l'ancienne ».

 

Nous savions que nous ne pourrions jamais aligner nos prix sur ceux de la concurrence.

 

 

C'est pourquoi à la fin de l'année 2015, nous avons laissé tous nos nouveaux modèles de contrats en open source : des statuts, des contrats, des packs d'aide sociale, des cessions de droits de propriété intellectuelle, des contrats de travail...

 

En effet, avant cela, nous offrions ce qui a le plus de valeur dans notre métier, c'est à dire le premier rendez-vous, nos conseils, notre accompagnement, tout en vendant des contrats. Nous étions donc dans un système totalement paradoxal, où nous offrions gratuitement notre plus-value d'avocat et nous nous battions sur ce que les autres pouvaient apporter également, et de façon automatisée.

 

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Nous avons donc complètement inversé les choses en partant du principe que les contrats ne valaient rien ou presque. Nous avons lancé un site qui s'appelait Jurismatic en partenariat avec l'incubateur The Family et qui permettait de télécharger librement des modèles de contrat et de les compléter. Cela a été notre première legaltech, pensée sur un modèle totalement gratuit et qui nous permettait ensuite de faire le buzz dans le secteur. L'information ne tue pas l'information. Ces contrats étant estampillés du cabinet 11.100.34, les gens revenaient vers nous pour nous féliciter, nous remercier et bien sûr, demander nos conseils.

 

Ainsi notre modèle économique reposait non plus sur la fourniture de contrats, mais sur le véritable travail de l'avocat, c'est-à-dire l'adaptation du contrat aux besoins particuliers des clients.

 

 

C'était très novateur en 2015, c'est pour cela que certains me désignent comme le « grand frère des legaltechs » !

 

Ensuite, j'ai lancé une autre legaltech : Fast Arbitre, une plateforme d'arbitrage en ligne, pour permettre aux start-ups de résoudre leurs conflits totalement en ligne, pour des prix forfaitaires et dans un délai de moins de trois mois. Cependant, il faut avoir raison avant tous les autres, mais ne pas avoir raison avant tout le monde. Le marché n'était pas prêt, et ne l'est toujours pas quatre ans après.

 

Suite à ça, nous avons développé en interne dans notre cabinet pendant un an un générateur de contrats automatiques afin de faire face au flux de demandes, mais nous ne l'avons pas sorti pour différentes raisons.

 

Enfin, je suis président depuis 2015 de Droits d'urgence, une association humanitaire de juristes et d'avocats qui tient des permanences juridiques gratuites à destination des populations exclues, et qui existe depuis 25 ans.

 

Dès le début de mon mandat, je me suis demandé comment le numérique pouvait aider l'action sociale et humanitaire. C'est ainsi que nous avons créé une plateforme, Droitdirect.fr, qui ouvre l'accès au droit pour les victimes de violences conjugales. Elle a été expérimentée à Montreuil sur Mer au début, puis a été lancée à la demande de la mairie de Paris, en plein confinement, le 4 avril 2020, à Paris même. Elle sera lancée en Martinique le 25 novembre et bientôt le sera partout en France.

 

 

Cette plateforme s'adresse aux femmes victimes, et leur délivre une première information sur la forme de fiches pratiques à travers un Chatbot, qui répond rapidement aux questions, et les oriente vers des dispositifs d'urgence ou vers des ressources territorialisées proches de leur domicile.

 

C'est la legaltech que j'ai le mieux réussie ! J'en suis fier, parce que c'est du « pro bono-tech ». J'ai fait la démonstration que les legaltechs peuvent également avoir un aspect non lucratif.

 

Quelles compétences doit-on développer pour entreprendre dans le métier d'avocat?

À l'école, nous ne sommes formés qu'au droit. C'est un vrai problème. On apprend des lois qui vont être caduques trois ou quatre ans après.

 

Je pense que 90% du droit positif que j'ai appris à l'université n'existe plus aujourd'hui.

 

 

Il faudrait essayer de réorganiser la formation. Tous les avocats qui décident de créer leur cabinet ont besoin de compétences en comptabilité, en marketing, en commerce... et nous n'avons rien de tout cela !

 

Il faut également une compétence technique, que nous n'avons pas du tout. Je ne dis pas que les avocats doivent tous devenir des développeurs informatiques. Mais si on veut entreprendre aujourd'hui au XXIème siècle, il faut comprendre ce qu’est un logiciel. Nous ne sommes pas du tout formés au niveau académique. Il faut profiter de la formation continue pour approfondir ces sujets.

 

Depuis le décret Macron, un avocat peut entreprendre une activité connexe et accessoire à son activité d'avocat. C'est une promesse fabuleuse ! Nous nous en sommes saisis en 2017, en créant Avotech, l'Association des avocats créateurs de legaltech, sur une idée de mon excellent confrère, Mathieu Davy, président d'Avotech. Nous étions seulement quelques-uns au début, et à présent, nous sommes plus d'une cinquantaine d'avocats, un peu partout en France et même à l'étranger. Nous avons tous fait le même constat : nous avons besoin de nous unir, de partager nos forces et nos compétences.

 

En effet, ce n'est pas simple d'être à la fois chef de cabinet et chef d'entreprise. Ce n'est pas simple de continuer son activité d'avocat tout en développant une start-up. C'est pourquoi il est nécessaire de s'associer à des personnes qui ne sont pas des avocates et qui seront dédiées au développement de l'entreprise. Néanmoins, il faut demeurer prudent, car cela peut poser des problèmes déontologiques et opérationnels.

 

Parfois, les confrères sont obligés de délaisser leur cabinet d'avocats pour leur start-up. Chez Avotech, nous défendons le principe selon lequel on peut être à la fois avocat et entrepreneur de legaltech. Néanmoins, cela demeure en pratique compliqué.

 

 

Il faudrait que nous soyons aidés, notamment en matière de financement : en effet, les cabinets d'avocats ne peuvent pas pour l'instant faire des levées de fonds ; il faudrait aller un peu plus loin que le décret Macron, qui considère que notre activité d'entreprise doit demeurer accessoire, sans que ce mot soit clairement défini.

 

Selon vous, l'innovation passe-t-elle par plus de technologies ?

C'est ce que je croyais au début, mais avec le temps j'ai réalisé que l'innovation pouvait passer par autre chose que la technologie. C'est ce que j'appelle l'innovation opérationnelle ou sociale. Je suis un grand défenseur du Legal Design, qui consiste à montrer par le dessin les concepts juridiques.

 

J'utilise ça comme un résumé exécutif - une sorte de cartographie - de nos consultations pour les clients qui le désirent. Je l'utilise également pour compléter la lecture de contrats, CGV ou CGU. Cela permet une communication plus efficace avec nos clients et facilitent leurs échanges avec leurs partenaires commerciaux. Nous avons ainsi gagné des marchés avec de grandes entreprises sur la base de cet élément différenciant.

 

Voilà un exemple d'innovation très porteuse dont les clients ont énormément besoin, qui leur apporte beaucoup de satisfaction, et qui permet de se démarquer face à la concurrence.

 

Quelques mots sur Avotech, dont vous avez été l'un des fondateurs ?

C'est une association d'avocats créateurs de legaltech. Nous étions très peu nombreux quand elle a été créée sur l'initiative de Mathieu Davy en 2017. Nous avons créé une sorte de nouvelle confrérie. Nous avons également parrainé Young Avotech, qui nous donne un coup de jeune, et prouve que des étudiants en droit ou des éléves-avocats peuvent commencer à créer des legaltechs.

 

En résumé, Avotech est un regroupement d'avocats technophiles, engagés pour l'accès au droit, et qui se heurtent aux difficultés de l'entreprise légale. L'association nous permet également de partager nos succès et nos doutes.

 

Nous défendons le statut connexe et accessoire de l'avocat-entrepreneur auprès de nos ordres, nous promouvons des projets d'innovation légale, nous cherchons à adapter la déontologie de l'avocat face au numérique et encourageons la promotion des avocats entrepreneurs du droit au sein de la profession, comme à l'extérieur.

 

Un avocat moderne, c'est un avocat conscient des enjeux du numérique, promoteur d'innovation, et également un humaniste, car le marché du droit augmenté ne sera jamais un marché comme les autres.

 

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Éloïse Haddad Mimoun

Docteure en droit et diplômée de l'Essec, Eloïse est rédactrice en chef du Blog Predictice.

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