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Les cryptomonnaies sont-elles l’avenir de la finance ?

14 juin 2021

8 min

Thibault Verbiest
À quoi servent les cryptomonnaies ? Pourquoi la finance décentralisée connaît-elle un succès grandissant ? En quoi la tokenisation menace-t-elle les intermédiaires traditionnels ? L’analyse de Thibault Verbiest.

Pour voir l'interview vidéo, cliquez ci-dessous :

 

itw Thibault Verbiest


La technologie de la blockchain semble jouer un rôle de plus en plus important dans la finance. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

La première raison qui explique le succès de la blockchain, c’est sa première application, que tout le monde connaît à présent : Bitcoin, première cryptomonnaie et première blockchain publique.

 

La proposition de Bitcoin est une monnaie numérique complètement décentralisée. Jusqu’à son avènement, cela n’existait pas. Certes, il existait déjà des monnaies électroniques, Paypal… mais ce n’est pas du tout la même chose, car il s’agit de monnaies centralisées, reliées au système bancaire. Cela répondait aux besoins du commerce électronique, alors en pleine expansion. Néanmoins, ces monnaies peuvent être affectées par une instabilité du système bancaire.

 

Or, quand est arrivée la crise financière en 2008 et 2009, Bitcoin est né. En effet, il répondait à un besoin, celui d’avoir une monnaie complètement affranchie du système bancaire.

 

Il a fallu quelques années pour que toute la proposition de valeur de la blockchain - technologie derrière Bitcoin - se révèle. En effet, la proposition de Bitcoin a évolué avec le temps : de moyen de paiement décentralisé, il est devenu un instrument d’investissement. Les gens qui achètent Bitcoin ne l’achètent généralement pas pour faire des paiements, car c’est trop cher et trop volatil. 

 

 

D’autres cryptomonnaies ont fait leur apparition plus tard, comme l’ether. La plupart se sont comportées comme Bitcoin, c’est-à-dire comme des produits d’investissement permettant de faire des plus-values. Au fil des années s’est développé un écosystème qui simule la finance, mais de manière décentralisée. Cela ressemble énormément aux actions traditionnelles de la finance, où on achète des actions, en espérant que leur prix grimpe, où on prête pour pouvoir avoir des revenus, où on fait des transactions complexes sur des produits dérivés pour faire des effets de levier... C’est pourquoi une partie de la finance traditionnelle va désormais vers les cryptomonnaies pour faire des bénéfices.

 

Ainsi, les cryptomonnaies servent désormais à l’investissement spéculatif. C’est pourquoi les régulateurs ne pouvaient pas rester inactifs par rapport à ce phénomène. Dès 2016 environ, plusieurs régulateurs en Europe et à travers le monde, notamment en France, ont estimé qu’ils devaient jouer leur rôle de protection des investisseurs. Les premières réglementations nationales sont alors apparues. Puis l’Europe s’est emparée de la question et a abordé le seul et unique texte adopté en matière de cryptomonnaie : la 5e directive européenne anti-blanchiment contient quelques dispositions dont l’objectif est de réguler les prestataires qui aujourd’hui font le pont entre le monde traditionnel de la finance et les cryptomonnaies, les Exchanges, c’est-à-dire les plateformes d’échange et les conservateurs de clés privées, les Custodians. Ces acteurs-là sont les seuls régulés aux niveaux européen. 

 

Il est d’ailleurs intéressant de noter que ce sont les seules licornes de la cryptomonnaie aujourd’hui. Ils gagnent de l’argent de manière traditionnelle et centralisée, ce qui constitue un paradoxe dans la blockchain décentralisée. Binance et Coinbase sont les leaders du marché. Ce sont des acteurs centralisés qui ont fait leur fortune en faisant le pont entre les personnes souhaitant acheter des cryptomonnaies et le monde de la blockchain. Si vous voulez acheter un bitcoin, vous allez vous inscrire sur une de ces plateformes, de même que l’on ouvre un compte sur une banque ou une fintech, banque en ligne, alimenter votre compte et faire du boursicotage.

 

Aujourd’hui, nous sommes à la croisée des chemins et leur temps est compté. Pourquoi ? Parce qu’au moment où je vous parle, il y a une explosion de la DeFi et la proposition de valeur initiale de Bitcoin est en train de se réaliser. Ce nouveau phénomène est visible en termes de volumes et de nombre de participants depuis un an : chaque mois, les volumes doublent ou triplent. Plusieurs millions de personnes rejoignent ces communautés de finance décentralisée, à travers des plateformes, dont la plus connue est Uniswap. 


On y retrouve à peu près toutes les fonctions traditionnelles de la finance, mais de manière totalement décentralisée : concrètement, il n’y a plus de plateforme centralisée qui agit comme une banque, comme Binance ou Coinbase. Il s’agit de smart contracts, c’est-à-dire des logiciels décentralisés qui opèrent sur la blockchain, et qui, une fois programmés, fonctionnent tout seuls et ne peuvent être stoppés. Par exemple, un contrat de prêt décentralisé s’effectue sous la forme de stablecoins sur la base de cryptomonnaies mises en garantie dans le smart contract. Cela ressemble à un prêt sur gage, avec les cryptomonnaies comme gage, et sans intermédiaire. Des pools de liquidité s’organisent et remplacent les markets makers des bourses.

 

Qu’est-ce qu’un stablecoin ?

Il s’agit d’une cryptomonnaie dont la valeur est stable. 

 

Cette stabilité est assurée de plusieurs manières : le plus simple et le plus facilement compréhensible, c’est lorsqu’un stablecoin est adossé à une monnaie nationale, selon un ratio 1 pour 1 : une unité de cryptomonnaie vaut 1 dollar ou 1 euro. Le stablecoin dominant est l’USDT, adossé au dollar. Il y a également eu l’exemple de Libra, la cryptomonnaie créée par Facebook et adossée à un panier de devises (dans sa première version).

 

Il existe également d’autres types de stablecoins : certains sont adossés à d’autres cryptomonnaies ; d’autres ne sont adossés à rien, et sont stabilisés par le smart contract lui-même, qui ajuste l’offre par rapport à la demande de cryptomonnaies sur un marché, comme une banque centrale automatisée.

 

LIRE AUSSI >> Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la blockchain...

 

Pensez-vous qu’à terme, la finance décentralisée remplacera totalement la finance traditionnelle ? Si c’est le cas, quel rôle les États auront à jouer dans le monde financier ?

 

Je ne pense pas que la finance traditionnelle ait vocation à disparaître. En revanche, elle sera forcément impactée et devra évoluer sous l’influence de la finance décentralisée.

 

 

Ce n’est pas nécessairement une mauvaise nouvelle pour la finance traditionnelle qui a des bénéfices à retirer de la blockchain. Elle l’utilise déjà d’ailleurs pour certaines applications, mais dans un contexte centralisé. Par exemple, les banques commencent à utiliser la blockchain pour pouvoir partager des données d’identification des clients, d’une manière transparente, et permettant de gérer efficacement les droits d’accès. Imaginez un groupe bancaire dont la branche assurance demande les mêmes données d’identification que la branche banque de détail : c’est énervant pour le client et de la perte de temps et d’argent pour tout le monde. Ces applications sont encore relativement cantonnées à l’efficacité et à la réduction de coûts. 

 

La finance décentralisée constitue un changement de paradigme profond pour la finance, car elle pose la question du rôle de la banque et de celui des autres intermédiaires financiers, comme les fonds d’investissement et les dépositaires centraux qui interviennent dans les bourses pour garantir l'intégrité du système. 

 

 

Un dépositaire central est là pour garantir qu'il n'y a pas de risque de contrepartie : il garantit que celui qui achète des actions en Bourse a l'argent et que celui qui vend les actions les possède et va les livrer. Ainsi, le rôle du dépositaire central est essentiel dans une bourse. Or, dans la finance décentralisée, les dépositaires centraux disparaissent, même s'il est possible qu'ils jouent un rôle dans cette nouvelle finance décentralisée demain.

 

En effet, de même que les industries de la presse et de la musique ont évolué tout en permettant aux éditeurs traditionnels de garder une place comme garants de qualité et de professionnalisme, la finance centralisée traditionnelle continuera à exister et sera de plus en plus qualitative. Personne ne veut vivre dans un monde où tout est géré par son écran d'ordinateur et des wallets.

 

Même ceux qui souhaitent investir dans la finance décentralisée auront besoin de se reposer sur des intermédiaires de confiance, et pas uniquement sur monsieur et madame tout le monde qui décide de créer un produit financier sur une blockchain.

 

Ce n'est donc pas demain que le système financier traditionnel va disparaître - s'il disparaît un jour, ce que je ne crois pas.

 

Un autre phénomène est en train d'apparaître : la tokenisation. De quoi s'agit-il ?

C'est le fait de représenter, sous la forme de token émis par une blockchain, une valeur qui existe dans le monde traditionnel : de l'argent, de l'or, un immeuble, un brevet, les actions d'une société, une œuvre d'art...

 

Tout peut être tokenisé ?

Tout. La tokenisation est un phénomène qui ne fait que commencer et qui a un potentiel de transformation majeur, et ce, pour plusieurs raisons : la première raison, c'est que la tokenisation permet de rendre liquides des valeurs qui ne le sont pas ou peu, comme les immeubles. Certes, il a toujours existé des fonds d'investissement qui titrisent l'immobilier. Néanmoins, cela reste de la finance sophistiquée, réservée à une certaine catégorie d'investisseurs.

 

Quels sont les bénéfices attendus de la finance décentralisée ?

Un des premiers bénéfices sera l'inclusion financière. La tokenisation permet à tout le monde, y compris à des gens qui n'ont pas de compte bancaire, d'échanger et d'épargner.

 

Prenons comme exemple une société qui tokenise de l'or pour le continent africain. Les Africains ont tous des smartphones et utilisent la mobile money, M-PESA, etc. Ils pourront donc acheter pour quelques centimes des tokens qui ont leur équivalent en or, ce qui leur permettra d'avoir une monnaie d'échange stable, qui garde sa valeur, voire qui prend de la valeur avec le temps, leur permettant ainsi d'épargner. 

 

Le deuxième bénéfice sera la démocratisation de l'investissement, grâce à un accès facilité. Vous ou moi, nous pourrons investir plus facilement avec notre téléphone sur toute une variété de produits financiers.

 

Enfin, le troisième bénéfice sera l'automatisation de la gestion de l'actif, permettant ainsi plus d'efficacité et donc moins de coûts. Par exemple, imaginez que certaines plateformes - et cela existe déjà - vous permettent d'acheter des tokens qui représentent les revenus futurs d'un centre commercial. Le token, émis via un smart contract, connaîtra plein de données et gérera la vie du bien lui-même. On appelle cela en anglais le property management. Cela va potentiellement remplacer les syndics. 

 

Certes, le smart contract ne remplacera pas celui qui réparera la toiture ! En revanche, le smart contract, connecté à l'immeuble qui lui aussi sera devenu intelligent grâce aux objets connectés, saura quand il faut réparer la toiture et envoyer l'information à un réparateur qui sera payé en stablecoins.

 

 

Tout cela est très impressionnant et la liste des avantages est longue comme le bras. Mais selon vous, est-ce qu'il y a aussi des risques ?

Certes, les risques existent. 

 

Dans la situation actuelle, acheter des cryptomonnaies, c'est aussi risqué que d'acheter les actions d'une startup en hyper croissance, et qui peut s'écrouler du jour au lendemain.

 

 

Il y a également de nombreuses arnaques liées aux cryptomonnaies. 

 

Enfin, la régulation est insuffisante sur les Exchanges, même si l'Europe a proposé une ébauche de règlement sur les cryptoactifs, appelée MiCa (Markets in crypto-assets), qui va beaucoup plus loin que ce qui existe aujourd'hui au niveau européen, et qui s'inspire des modèles français et allemand.


Cette nouvelle finance crypto est aujourd'hui encore principalement dominée par quelques grandes plateformes centralisées ad hoc, insuffisamment régulées. La régulation actuelle n'envisage que le risque de blanchiment, et laisse totalement de côté les abus de marché.

 

Un projet de règlement européen est donc à l'étude ?

Oui. Au niveau européen, il y a bien la proposition de règlement MiCa. Cependant, ce projet ne concerne que la finance centralisée et les Exchanges, et n'aborde pas la finance décentralisée.

 

Or, sa régulation est compliquée : en effet, en l'absence de plateforme centralisée, tout le monde, même des particuliers, peut devenir acheteur ou vendeur.

 

Est-ce que vous pensez que la régulation de la finance décentralisée est souhaitable ? En tous les cas, est-elle possible ?

La régulation sera possible, en tout cas indirectement, via les stablecoins, dont la finance décentralisée a besoin pour fonctionner. Or, comme je vous l'ai expliqué, les stablecoins sont en grande majorité adossés à des monnaies nationales comme l'Euro. Il est donc possible de les réguler grâce au statut d'établissement de monnaie électronique. La Commission européenne a d’ailleurs bien l’intention de les réguler.

 

Qu'en est-il des stablecoins non adossés à une monnaie nationale ? Est-il possible de les réglementer ?

Cela devient compliqué… Si l'on imagine une finance parfaitement décentralisée, dans laquelle il n'y a plus d'intermédiaire, ni de stablecoins adossés à une monnaie nationale, et où seuls des non-professionnels interviennent de manière anonyme, alors ce monde-là est bien un far west pour le régulateur.

 

D’ailleurs, cette hypothèse pose deux questions : la première, c'est celle de l'identité numérique.

 

En effet, aujourd'hui, un des problèmes fondamentaux est l'absence d'identité numérique. En effet, il n'existe pas d'identité numérique globale sur Internet. Il n'y a que des identités nationales, comme par exemple France Connect, qui rencontre très peu de succès. Il y a également les identités numériques fournies par les entreprises comme Facebook, mais elles posent nombre de problèmes (notamment en termes de vie privée et de sécurité) et n'ont que très peu de valeur d'identification. Il nous manque donc la possibilité d'avoir une identité numérique fiable et respectueuse de la vie privée. C'est pourquoi est en train d'émerger la notion d'identité décentralisée, qui est examinée sérieusement par la Commission européenne.

 

Il faudrait que chaque utilisateur soit maître de son identité numérique sur la blockchain, que ses données d'identification soient gardées sur l'équivalent d'un wallet. Il pourrait ainsi décider quels éléments d'identité il communique et à qui. J'ai travaillé sur cette question en tant que président de la fondation IOUR, qui travaille sur des sujets d'Internet décentralisé.

 

L'autre question porte sur les DAO (Distributed Autonomous Organizations), organisations autonomes décentralisées, qui ont vocation à se développer. Leur développement pose la question de leur gouvernance. En effet, le droit des sociétés est un droit de gouvernance, qui existe pour fixer des règles du jeu. Or, ces organisations décentralisées, qu'elles le veuillent ou non, ont besoin de règles du jeu.

 

Il est donc nécessaire que les États réfléchissent au cadre juridique adéquat pour ces organisations. Malte a déjà adopté une réglementation sur ce sujet-là. C'est un laboratoire d'essai, mais la France, qui veut être pionnière dans ce domaine, pourrait également lancer un chantier de réflexion sur l'accompagnement de ces nouveaux écosystèmes décentralisés.

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Éloïse Haddad Mimoun

Docteure en droit et diplômée de l'Essec, Eloïse est responsable des contenus chez Predictice.

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