L'Université d'Orléans crée un Certificat sur la Justice Prédictive !

23 juin 2020

6 min

Christophe Hurlin, Stéphanie Mauclair et Matthieu Picault, enseignants-chercheurs à l'Université d'Orléans, ont créé le certificat Justice Prédictive. Regards croisés sur le machine learning et le droit.

Le principe d'open data des décisions de justice - instauré par la loi pour une République Numérique - et les outils d'intelligence artificielle développés par les legaltech ont profondément transformé la manière dont les juristes appréhendent le droit.  

 

À l'heure où la digitalisation de la justice se généralise, le certificat Justice Prédictive de l'Université d'Orléans propose aux étudiants en droit et en économétrie une formation pluridisciplinaire, mêlant l'étude des enjeux éthiques et juridiques liés à la justice prédictive aux enjeux techniques du machine learning.


Vous avez construit l'une des premières formations diplômantes françaises sur la justice prédictive. Quelles sont les problématiques qui ont guidé ce choix ?

Nous nous sommes rendus compte que beaucoup de nos étudiants des dernières promotions du Master ESA (Économétrie et Statistique Appliquée) - qui forme des économètres et des data scientist - étaient recrutés par des legaltech. S'ils disposaient déjà de toutes les compétences nécessaires sur la partie analyse de données, ils étaient contraints d'apprendre au moment de leur arrivée en entreprise les notions juridiques de base sur le contenu qu'ils traitaient.

 

Or, il nous semble aujourd'hui très important de réduire la distance entre l'expertise technique (la programmation et le codage) d'une part, et l'analyse juridique, d'autre part. Jusqu'ici, on formait des étudiants à devenir des spécialistes dans l'un ou dans l'autre des domaines. Mais le fait que les juristes ne maîtrisent pas le vocabulaire technique propre au codage et les data scientist le vocabulaire propre au droit entraîne des soucis de compréhension et de communication.

 

Le but de cette formation est donc d'abord d'apporter aux data scientist une culture et un vocabulaire juridique suffisants pour qu'ils puissent facilement communiquer et former les juristes. - Christophe Hurlin

 

Les métiers de juriste et de data scientist sont de plus en plus proches, alors que les formations sont encore très cloisonnées. Il nous a donc paru important de faire le pont entre ces deux domaines, sans pour autant transformer les data scientist en juristes. - Matthieu Picault.


Dans ce contexte, le thème de la justice prédictive est apparu de lui-même, car il est le point de rencontre le plus évident tant au niveau méthodologique que conceptuel entre juristes et data scientist. Aborder ces nouvelles problématiques à travers des formats souples comme celui du certificat permet ainsi de tester des sujets frontières liés à la transformation digitale avant de créer des formations de plus grande envergure.

 

Plus généralement, la création de ce certificat s'inscrit dans la réflexion sur la refonte globale des formations initiales et continues de la faculté d'Orléans. Nous envisageons, à terme, la création d'une école centrée sur la problématique de la transformation digitale des métiers du droit ainsi que l'économie et la gestion qui devraient accompagner le projet de déménagement de l'Université d'Orléans (déjà envisagée au sein de notre université dans le cadre du programme Executive Education).

 

Le certificat, destiné aux étudiants du master en droit et du master ESA, s’articule autour de cinq modules dispensés par des enseignants-chercheurs et des professionnels issus des mondes du droit et de l’économie.

Comment avez-vous construit la maquette pédagogique pour qu'elle apporte de nouvelles compétences indispensables aux juristes de demain ?

L'approche choisie cherchait à allier des aspects pratiques et conceptuels. La maquette pédagogique est donc fondée sur un double équilibre original : la pluridisciplinarité d'une part, l'origine variée des intervenants d'autre part.

 

Elle a ainsi vocation à confronter les étudiants à des enseignements juridiques sur la justice prédictive et ses enjeux éthiques ; mais aussi pratiques, sur le traitement du langage naturel et le machine learning, dispensés par des enseignants chercheurs, des data scientist, des économètres, mais aussi des professionnels des legaltech.

 

Quelle est la plus-value de ce type d'approche encore novatrice dans l'enseignement juridique français ?

Le certificat s'adressant à des personnes aux profils diversifiés, issues du master ESA, de cursus de droit et de parcours à dominante économique, il était important de trouver un terrain sur lequel tous les étudiants se retrouvent.

 

La force de cette formation repose donc sur trois piliers :

 

 

Il nous semble important que chaque étudiant puisse suivre tout le processus d'élaboration d'outils de justice prédictive, des aspects théoriques jusqu'à l'application pratique et l'utilisation de l'outil par des professionnels.

 

Car l'intérêt final est aussi de permettre aux futurs juristes de disposer d'un regard critique sur ces nouveaux outils qu'ils utiliseront au quotidien, et qu'ils prennent le recul nécessaire sur les problématiques de sur-apprentissage et les résultats émanant de leurs recherches de jurisprudence.

 

On souhaite que les formations proposées restent cohérentes avec les types de marchés visés, qui recrutent pour le moment des spécialistes soit du droit, soit de la data. Le marché est bien là, et les formations complémentaires seront de plus en plus demandées. - Christophe Hurlin

 

A l'issue de cette formation, chacun des étudiants sera également capable de s'adresser à n’importe quel acteur de la chaîne de valeur en ayant suffisamment de connaissances et de vocabulaire pour communiquer sans éprouver de difficulté de compréhension particulière.


Vous avez souhaité associer la legaltech Predictice à votre formation. Pour quelles raisons avoir choisi Predictice ? Quels sont les bénéfices que vous tirez de ce partenariat ?

Plusieurs raisons ont guidé ce choix. D'abord, nous connaissions déjà l'un des fondateurs de Predictice que nous avions vu intervenir lors d'une conférence sur la transformation digitale des métiers du droit. Ensuite, il est toujours plus intéressant de former les étudiants sur des solutions qui semblent devenir leader sur le marché concerné. 

 

Or, Predictice semble s'imposer comme leader dans le domaine de la justice prédictive. - Christophe Hurlin

 

Enfin, le Programme de formation pour l’Enseignement et la Recherche (PPER) a particulièrement retenu notre attention, et la legaltech s'est montrée très enthousiaste à la mise en place de ce partenariat.

 

Plus concrètement, les bénéfices que nous tirons aujourd'hui de ce partenariat peuvent se résumer ainsi :

 

  • bénéficier de l’intervention de Louis Larret-Chahine qui est un spécialiste du domaine ;

 

  • bénéficier d'un accès à Predictice pour tous les étudiants, leur permettant de se familiariser avec la solution avant même le début du certificat.

Enfin, parmi les fonctionnalités proposées par la plateforme, c'est l'analyse qui a le plus attiré notre attention. Nous apprenons à nos élèves à réaliser la partie invisible du texte (stopword, ..) dans un premier temps, puis la partie machine learning qui n’est pas visible. Cela leur permet d'identifier eux-mêmes les solutions techniques commercialisables.

 

La première édition de ce certificat a connu un franc succès auprès des étudiants : de très nombreuses candidatures démontrent que la « justice augmentée » gagne en importance.

Pensez-vous faire évoluer cette formation ? Quelles seraient les prochaines étapes envisagées ?

Nous souhaitons avant tout combler l'écart qui existe dans les formations, mais aussi dans les métiers situés entre l'économétrie et le droit. Nous n'avons pas pour autant comme objectif de former des étudiants capables de coder les derniers développements des neural network sur python le matin et d'aller ensuite plaider au tribunal l'après-midi. Il ne faut pas se leurrer, ça n'existera jamais. - Christophe Hurlin

  

Cette première version du certificat a effectivement généré beaucoup de candidatures, ce qui a pu créer des frustrations à très court terme. Dans l'immédiat, nous envisageons donc la mise en place d’une seconde session pour les étudiants de master (peut-être à distance à cause du confinement) ainsi qu'une session pour les étudiants en première année de master.

 

Sur le moyen terme, nous envisageons d'intégrer ce bloc de cours au sein d’un master plus généraliste sur les legaltech et la transformation numérique des métiers du droit. Le déroulement du certificat nous permettra soit de reproduire une formation similaire, soit d'envisager de la transformer en un master plus complet.

 

Sur le long terme, le déplacement de la faculté en centre ville sera l'occasion d’avoir une réflexion de fond à la fois sur les formations initiales et continues. Nous réfléchissons à la création d'une double licence économie-droit avec une forte coloration transformation(s) digitale(s), dans laquelle la justice prédictive pourrait soit être un socle, soit un bloc. 

 

Nous envisageons également la création d’une méta-structure interdisciplinaire axée sur des problématiques liées aux données, tout en conservant l'approche interprofessionnelle.

 

L’économie et l’économétrie gagnent en importance car elles génèrent de nouveaux enjeux de marché. Derrière ces techniques et outils juridiques se cache désormais une réflexion économique sur la valorisation de fond et sur le changement des business model. Il devient donc important de proposer des formations plus complètes, intégrant l'économie et la gestion afin de mieux appréhender ces changements. C'est ce qu'on envisage à terme pour nos masters. Mais l'horizon encore loin dans ce cas ! - Matthieu Picault

 

 

Un grand merci à Christophe Hurlin, professeur d'économie et directeur du laboratoire d'économie d'Orléans (LEO) ; Stéphanie Mauclair, maître de conférences HDR en droit privé, membre du Centre de recherche juridique Pothier et directrice de l’École de droit et de L’institut d’Études Judiciaires d’Orléans ; et Matthieu Picault, maître de conférences en économie à l'université d'Orléans, et membre du Laboratoire d’Économie d’Orléans (LEO), pour nous avoir accordé cette interview !

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Pauline Bousch

Etudiante en droit à Sciences Po, Pauline est rédactrice de contenu pour Predictice.

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